lundi 4 janvier 2016

Toute la musique est de Bach

On est le 4 Janvier, et déjà, il me faut sortir de cette courte période d'hibernation.

Alors, rassure-toi, je ne compte pas continuer éternellement à poster des articles sur ce blog.
J'espère au moins avoir réussi à faire passer une idée générale.
Oh, il y a encore quelques disques qui me font de grands signes depuis mon étagère à disques, et qui me crient: "Hé, tu n'as pas encore parlé de moi! Tu ne m'aimes plus ou quoi?"
Il y en a même qui se battent pour dépasser les autres. Ils sentent bien qu'il n'y aura plus de place que pour quelques élus.

Mais ce n'est pas le problème; il va bien falloir que tu me lâches la main et que tu continues à explorer par toi-même.

Mais revenons à nos moutons. On sait enfin qui a écrit le Boléro de Ravel.
C'est Bach, bien sûr.

En tout cas, c'est sans doute ce que pensait Glenn Gould.
S'il avait joué le fameux Boléro, on l'aurait peut-être pris pour un morceau de Bach.
Glenn est une sorte de Midas: tout morceau qu'il touche semble se transformer en musique de Bach.



Et donc, je me souviens que je t'avais promis un morceau de Haydn. Un autre second de classe. Comme Handel était second dans la classe de Bach, Haydn était second dans la classe de Mozart.
C'est un compositeur un petit peu ennuyeux, il faut bien le dire, et on ne voit pas très bien pourquoi on écouterait du Haydn quand on a du Mozart dans sa discothèque.

Sauf que Glenn lui fait subir un traitement intéressant de sa patte magique.
Et zou, mon goût morbide pour les dernières oeuvres a encore frappé.



lundi 21 décembre 2015

L'Ogre de Budapest

Mes parents m'ont toujours prévenu de me méfier des Roumains.
Non seulement la Roumanie est une terre bien connue d'ours sauvages, vampires, dragons et autres loups-garous, mais sous des dehors bon-enfant fleurant bon le saucisson à l'aïl, les parents roumains sont célèbres pour leur cruauté envers les enfants, allant jusqu'à les obliger à pratiquer des danses folkloriques au son de fanfares désaccordées.

Prenez par exemple le seul roumain que je connaisse, György Ligeti (en fait, il est peut-être Hongrois, mais on ne va pas chicaner, Hongrois, Roumain, c'est du pareil au même). Quel homme a l'air plus sympathique? On lui donnerait le Bon Dieu sans confession (ça c'est facile pour un athée comme moi), et on passerait volontiers une soirée avec lui dans un bar de Lipscani à boire de la țuică en se racontant les dernières blagues roumaines (ou hongroises, elles sont tout aussi poilantes).

Mais si on creuse un peu, on s'aperçoit bien vite que ce compositeur cache une face sombre particulièrement inquiétante.
Il faut déjà savoir qu'il a fait ses études musicales au conservatoire de Cluj en Transylvanie (ça donne déjà la chair de poule).
L'écoute de son poème symphonique pour 100 métronomes nous met sur la voie, et si c'était encore nécessaire, son Requiem, une des musique les plus effrayantes qu'on puisse imaginer, achèverait de nous convaincre.

Et pourtant, son crime le plus grave est encore bien pire.
Tu sais que les compositeurs ont tous un petit côté sadique. C'est une sorte de réaction de vengeance due aux nombreuses heures de souffrance que l'étude de la musique leurs a procurées.
Chez les pianistes, il y a une forme de cruauté dont l'euphémisme du nom -"étude" réussit bien a masquer la perversité. Il s'agit de donner à travailler aux apprentis pianistes une pièce juste assez difficile pour qu'ils n'arrivent pas à la maîtriser complètement pour le jour de l'audition. Sous l'effet du stress, ils s'emmèlent les doigts, s'égarent sur la partition, et quittent la scène honteux, forcés de saluer sous des applaudissement de pure forme qui en disent plus long que des jets de tomates (en Transylvanie, les tomates -fort rares, sont communément remplacées par des gousses d'aïl).

Ligeti, qui a lui-même beaucoup souffert des études dans son enfance, utilise toute l'étendue de sa technique de composition pour asséner une implacable vengeance sur de pauvres bambins qu'on imagine bien menés au conservatoire au bout d'une fourche par leurs parents.

Bref, c'est un véritable monstre, et on écoute ses études.






lundi 14 décembre 2015

Break on through to the other side

Parfois, la musique classique me fait peur.
Ou je me fais peur.
En fait, ce dont j'ai peur, c'est de suivre le même chemin que Patrick.

Je l'ai rencontré quand je me suis installé dans une chambre d'étudiant voisine de la sienne.
Nous avons immédiatement sympatisé.
C'était un type cool. Toujours partant pour les bons et les mauvais coups.
Il pouvait discuter de tous les sujets avec une sorte de détachement qui invitait à la confidence.
Sa porte était toujours ouverte, et je ne lui ai jamais vu refuser la proposition de boire une bière. Ou plusieurs. Du moins au début.

Après un certains nombre de bières, il se mettait à fonctionner comme au ralenti. Il parlait plus lentement et te répondait avec un temps de retard. Dans ces moments là, il augmentait légèrement le son de sa radio qui débitait un flot continu de musique classique.

Moi qui était déjà initié à Beethoven et Bach, ça ne me dérangeait pas, au contraire, mais ça faisait fuir le plupart des autres étudiants, adeptes uniquement de musiques pop ou rock.
Ce comportement un peu étrange, mais pas tellement (je le mettais sur le compte de la bière) était peut-être la cause de l'isolement de Patrick.
Après quelques semaines de voisinage, je me suis rendu compte que j'étais probablement la seule personne à lui rendre visite. Cela ne semblait pas lui poser de problème. En fait, il ne prenait jamais l'initiative de venir chez moi, mais me recevait toujours cordialement quand je frappais à sa porte.

Patrick était un type intelligent, et j'étais sûr qu'il était capable de réussir ses études.
Mais parfois, il avait l'air ailleurs. Et au début, je ne me doutais pas que cet "ailleurs" n'était autre que la musique classique. Enfin, pour être franc, je n'en était pas certain, c'était plus une intuition.

Comme l'année avançait, il m'arrivait de moins en moins souvent de croiser Patrick sur le campus. Aussi, quand je frappais chez lui, j'étais de plus en plus souvent devant une porte close. J'entendais toujours de la musique de l'autre côté de la porte, mais comme sa radio fonctionnait en permanence nuit et jour, il m'était impossible de dire s'il était sorti ou s'il était dans sa chambre mais refusait d'ouvrir.

Les fois où il daignait m'ouvrir, les discussions tournaient court de plus en plus rapidement. Il montait le son de sa radio, regardait un point perdu dans l'infini de l'espace, et cessait de me répondre.
Il ne me restait plus qu'à partir sans même mériter un "au revoir".
Je n'ai jamais perçu chez lui d'irritation ou d'ennui, j'aurais capté le message bien plus vite. C'était simplement comme si son esprit avait fermé les volets et était parti très loin.
Je crois qu'il était attiré petit à petit par un monde parallèle, et que le monde réel perdait de son intérêt.

Un dimanche soir, en arrivant avec ma valise devant ma chambre, j'ai trouvé quelque chose de différent, mais il m'a fallu quelques minutes avant que je ne puisse mettre le doigt sur l'élément manquant. C'était la musique! Pour la première fois, aucun son ne parvenait de la chambre de mon voisin.
Un peu inquiet, j'ai frappé à sa porte... qui a ma surprise s'est ouverte d'elle même, pour révéler une chambre vide.

Je n'ai plus jamais entendu parler de Patrick, et n'ai jamais essayé de le retrouver.
On est comme ça quand on est jeune. La vie va trop vite.
Mais peu après sa disparition, j'ai rapporté une radio dans ma chambre. Ce silence me pesait. J'étais tellement habitué à ce flux continu de musique que je ressentais comme un vide au fond de moi.

Heureusement, mon cas n'est jamais devenu aussi grave que le sien. Mais je dois bien avouer qu'il y a des moments ou tout me fatigue et m'ennuie. Dans ces moments-là, il n'y a que la musique pour me réconforter, et j'ai parfois la tentation de m'y enfoncer pour ne jamais en revenir.

Je me souviens du dernier morceau que j'ai entendu sur la radio de Patrick. Nous étions restés tous les deux en silence pour l'écouter jusqu'au bout.
C'était le chant de la Terre, de Mahler.





lundi 7 décembre 2015

Second de classe

Lorsqu'il a réalisé qu'en musique comme en football, ce sont toujours les Allemands qui gagnent, Georg Friedrich Händel a décidé de s'exiler en Angleterre, se disant qu'il vaut mieux être le boss sur une île de hooligans incultes que l'éternel numéro deux dans le merveilleux pays de la choucroute.

Ah zut, déjà, j'ai plein de visites de fans de foot qui ont mal tapé dans Google : je précise que j'ai l'intention de parler du Messie en musique, et pas du Messi en foot (qui lui, est content d'être N°10).

Mais bon, l'histoire des numéros 2 est quand-même édifiante.
Ah, je me souviens de ces images de remise des trophées lors des finales de tournois du Grand Chelem (oui, là je suis sur le tennis, faut suivre) : le grand suédois blond et impassible Bjorn Borg, portant à bout de bras l'énorme coupe dorée, tout en lançant du coin de l'oeil un regard un peu condescendant au petit (il était invariablement sur la seconde marche du podium) américain bouclé et râleur John McEnroe, qui n'arrivait pas à cacher sa gêne derrière le rince-doigts en argent plaqué ou le plateau à fromage réservé au finaliste malchanceux. Tout le monde savait bien que McEnroe était cent fois plus doué que le rouleau compresseur nordique, mais tu ne peux rien faire contre le destin.

Mais c'est moi qui ai la plus belle perruque!

Par la Sainte Choucroute, tu peux toujours rêver!

Donc (et là, je reviens à la musique), comprenant qu'il ne pourrait jamais faire aussi bien que la Passion selon St Matthieu de son éternel rival J.S. Bach, voilà donc notre ami George Frideric Handel (du coup, il a légèrement changé son nom pour le rendre prononçable en langue rosbif) exilé sur son caillou battu par les vents, la mer et la bière tiède, en train de composer son chef d'oeuvre religieux à lui intitulé "The Messiah". Eh oui, c'est encore une aventure de Jésus.

Comme l'oeuvre est chantée en rosbif, les locaux ont tôt fait de reprendre en choeur les airs les plus entraînants dans les pubs à l'heure du last orders time, et c'est un succès foudroyant.

Bon, je te laisse le temps d'aller chercher une pinte, et on écoute ensemble cette oeuvre grandiose.


lundi 30 novembre 2015

Le classique est partout

Il m'arrive de rentrer à pied le soir après le travail.
J'emprunte un chemin qui longe la rivière.
Il est éclairé tous les vingt mètres environ par un réverbère rudimentaire composé d'un mât surmonté d'une sphère dont la moitié inférieure est translucide.

Arrivé sur ce chemin, j'ai remarqué que le sommet du premier réverbère était décoré d'une mouette.
J'ai supposé que l'ampoule électrique produisait un peu de chaleur dont profitait l'oiseau.

La mouette me regardait calmement l'air de dire "tu ne m'inquiètes pas, et même si tu voulais t'en prendre à moi, j'ai plus de temps qu'il n'en faut pour m'envoler, pauvre petit bipède rampant dépourvu d'ailes et de bec", de nos jours les mouettes sont d'une impertinence rare.

J'étais un peu irrité, et arrivé à la hauteur de la mouette, je lui tire la langue en faisant "Sprrrrrlt". Visiblement elle ne s'attendait pas à ça et s'envole en faisant "Hihihiaar", comme font toutes les mouettes depuis qu'elles ont lu Gaston, chaque fois que les circonstances leur imposent d'exprimer leur opinion.

Donc la mouette s'envole en direction du réverbère suivant. Sur lequel rêvassait une autre mouette. Mais il est trop tard pour que la première mouette change de cap, et donc elle se pose quand-même sur la sphère, qui est trop petite pour accueillir deux mouettes, et sous le choc, la deuxième mouette tombe, et s'envole en faisant "Hihihiaar" en direction du troisième réverbère sur lequel se réchauffait une troisième mouette, et ainsi de suite.
Chaque réverbère avait sa mouette, et chaque mouette avait son réverbère, et je venais de troubler cet état de choses.

D'un point de vue sonore, ça donnait quelque chose comme "Sprrrrrlt Hihihiaar Hihihiaar Hihihiaar Hihihiaar" dans une sorte d'écho décroissant à mesure que le choc se répercutait sur des réverbères-mouettes de plus en plus éloignés.

Mais entretemps, j'avais atteint le deuxième réverbère sur lequel se trouvait maintenant la première mouette (vous suivez, oui?).
Donc, je recommence "Sprrrrrlt", forcément suivi d'un "Hihihiaar Hihihiaar Hihihiaar" décroissant.
A partir de là, j'avais en quelque sorte deux lignes musicales qui se superposaient dans ce que la musique baroque convient d'appeler un canon. Au troisième réverbère, j'avais trois lignes musicales et je me sentais vraiment en communion avec J. S. Bach.



Mais à un certain point, la ligne de petits réverbères est interrompue par la présence du pont.
Et, là, au pied du dernier réverbère, je me retrouve face à une vingtaine de mouettes musicales éparpillées sur le sol comme autant de notes blanches tombées de la partition, me barrant la route, immobiles, et me regardant d'un air pas content de mouettes qui n'apprécient pas la musique baroque.


lundi 23 novembre 2015

Un rêve

Tout était mort dans le quartier des Arts, et j'aimais y vagabonder, l'esprit libre.
Je ne risquais pas d'y rencontrer une des bandes qui préféraient rôder dans les bas-fonds de la ville.
Les portes et fenêtres des bâtiments étaient obstruées par des planches clouées, mais certaines avaient été défoncées par des pilleurs. Il ne restait plus rien de tentant à dérober.
Tout était couvert de poussière. On laissait des traces de pas sur le sol.
En général, les seules empreintes étaient laissées par des chats errants, des oiseaux, et par moi.

Mais un jour, je suis tombé sur une ligne de pas. Une seule personne. Les pieds étaient petits, légers, hésitants.
J'ai suivi la piste.
Elle menait à un grand bâtiment de style néo-classique.
Les traces s'arrêtaient près d'une petite fenêtre du rez-de-chaussée. Deux planches avaient été écartées pour laisser le passage à une personne petite et mince.
La curiosité étant plus forte que la peur, j'ai réussi moi aussi à m'introduire dans le bâtiment.

L'obscurité, interrompue de quelques rayons de lumière qui s'infiltrent par les fenêtres brisées.
Des débris, des morceaux de statues, de sièges, une épaisse couche de poussière qui recouvre tout.
De légers bruits derrière une porte.

C'est une salle de spectacle, avec des rangées de sièges, des balcons, une scène.
Sur la scène, une frêle silhouette se débat avec une bâche qui recouvre un meuble.
C'est une jeune fille. Un rayon de lumière venant du toit fait briller ses longs cheveux couleur de lune. Moi, je suis dans l'ombre, et je crois qu'elle ne peut pas me voir.

Elle a dégagé un piano de concert. Elle s'assied et se met à jouer.
Aussitôt, l'air vibre, j'entre en résonance, hypnotisé.
Les notes s'envolent et tournoient dans l'air comme des oiseaux.
Cette musique parle d'un temps lointain, disparu. Elle a quelque chose à me dire, que je perçois, mais ne comprends pas.

Un peu de cette musique est toujours resté en moi, mais ce n'est que bien plus tard que j'ai découvert de quelle oeuvre il s'agissait: la sonate N° 31 de Beethoven.

Les mains de la jeune femme finissent par s'écarter du clavier. L'écho des dernières notes s'estompe dans le silence poussiéreux.
Je reviens à la réalité, et ne sachant que faire, me vient ce geste ancien: j'applaudis.

La pianiste, qui ne s'était pas aperçue de ma présence, prend peur. Elle s'enfuit par le côté de la scène.
Je crie "Attendez", et je me lance à sa poursuite.
Mais elle connaît beaucoup mieux les lieux que moi.
Je n'arrive jamais à la rejoindre, et une fois sorti du bâtiment, il n'y a aucun mouvement, aucun son aux alentours.

J'ai continué à rôder dans le quartier, j'y suis revenu souvent dans l'espoir de la revoir.
Mais le piano est resté intouché, la poussière s'accumule lentement sur les touches.



[Ouch! J'aurais jamais du écouter trois fois de suite ce disque avant de m'endormir.]


lundi 16 novembre 2015

La musique et la mort - épisode 6 et fin : la victoire de la mort

- (La Mort) Salut la Musique. Alors, on se rencontre enfin!

- (La Musique) Tiens, la Mort! Ça fait des siècles que tu me tournes autour. Fallait bien que tu finisses par me rattraper.

- (La Mort) Alors tu t'avoues vaincue! Tu reconnais que j'ai gagné!

- (La Musique) Si ça t'amuse de le croire. Mais sache que rien ne peut venir à bout de la Musique.

- (La Mort) Haha, laisse moi rire! Et Beethoven qui est mort sourd? Et Mozart qui est mort pauvre? Et Schubert qui est mort inconnu? Et Bach qui est mort... euh... gros? Ce ne sont pas des victoires, ça?

- (La Musique) Bien sûr que non, espèce d'idiote. Ces génies ont peut-être eu une fin triste, mais leur musique leur survivra éternellement.

- (La Mort) Ah, mais attends, j'ai une dernière carte à jouer...

- (La Musique) Même pas peur!

- (La Mort) La troisième symphonie de Gorecki.

- (La Musique) Aaaargh, tu m'as eue, salope!

Et c'est ainsi que la Mort a tué la Musique.

Pauvre Gorecki! Son seul tube, c'est ce morceau également sous-titré "symphonie des chants plaintifs", inspiré par la guerre et la mort (particulièrement celle des enfants). C'est une symphonie avec soprano, et une des partie met en musique un texte laissé par une prisonnière sur le mur d'une cellule de la Gestapo.
Il paraît que plusieurs personnes sont mortes du seul fait d'avoir écouté cette symphonie.
Il y a pire, d'autres ont définitivement arrêté d'écouter du classique, et préfèrent maintenant regarder des séries à la télé.

Mais la Musique n'était pas vraiment morte ha ha! C'était une ruse!
Elle se relève et s'en va en sifflotant dans le soleil couchant, même pas eu mal.

ZEU INDE